Intelligence Artificielle21 septembre 2026· 6 min de lecture

Livres numérisés, patrimoine détruit : le coût caché de l'IA pour les entreprises suisses

Des entreprises d'IA rachètent massivement des livres d'occasion pour entraîner leurs modèles, puis les détruisent. Une pratique controversée qui soulève des questions éthiques et juridiques majeures.

Une révélation qui fait débat

Imaginez des palettes entières de livres quittant les librairies d'occasion européennes, direction les États-Unis. Une fois numérisés, ces ouvrages – romans, biographies, livres de cuisine – sont jetés à la poubelle. Derrière cette opération massive se cachent des entreprises spécialisées dans l'intelligence artificielle, qui utilisent ces livres comme données brutes pour entraîner leurs modèles linguistiques.

Cette pratique, révélée par plusieurs enquêtes journalistiques en 2026, soulève une question fondamentale : jusqu'où peut-on aller pour entraîner des modèles d'IA sans compromettre notre patrimoine culturel ? Pour les entreprises suisses, soucieuses d'éthique et de conformité, le sujet mérite une attention particulière.

Le mécanisme derrière la polémique

Des achats systématiques et automatisés

Au printemps 2026, une librairie d'occasion en ligne allemande a constaté un phénomène inhabituel : entre trois et cinq heures du matin, des commandes massives et automatisées affluaient nuit après nuit. L'acheteur ? Une entreprise canadienne nommée Zoom Books. Les cibles : des ouvrages épuisés, spécifiquement des livres de non-fiction publiés à partir de 1970 et dotés d'un numéro ISBN.

Selon les témoignages de libraires, ces commandes visaient des « invendus poussiéreux dont personne ne voulait depuis des années ». Le volume estimé ? 700 000 titres rien qu'en Allemagne, et trois millions dans le monde entier. Un entrepôt de transit aurait même été mis en place à la frontière tchéco-allemande pour faciliter ce flux européen.

La faille juridique du « fair use »

Comment ces entreprises justifient-elles légalement cette pratique ? Elles s'appuient sur un dispositif controversé du droit d'auteur américain : le « fair use » (usage loyal).

Le raisonnement est le suivant :

  • Posséder physiquement les livres : En achetant les ouvrages sous forme physique, les entreprises contournent les restrictions liées à la copie numérique
  • Détruire après numérisation : Une fois les livres « lus » et intégrés aux modèles, ils sont détruits pour faire valoir qu'aucune copie illicite ne reste en circulation
  • Invoquer l'usage loyal : Cette démarche serait protégée par le fair use, qui autorise certaines utilisations sans autorisation préalable

Le Washington Post a révélé comment Anthropic, une entreprise d'IA de premier plan, avait mené un projet similaire : acquisition de millions de livres, numérisation des pages, intégration du contenu dans ses modèles linguistiques, puis destruction des originaux.

Pourquoi les entreprises suisses doivent s'en soucier

Un enjeu de réputation et d'éthique

La Suisse s'est positionnée comme un acteur responsable dans le domaine de l'IA, avec des initiatives comme le modèle Apertus et une approche centrée sur la souveraineté technologique. Utiliser des modèles entraînés via des pratiques controversées pourrait compromettre cette position.

Les entreprises suisses qui adoptent des solutions d'IA doivent désormais se poser la question : savez-vous comment vos modèles ont été entraînés ? Cette interrogation dépasse la simple curiosité – elle touche à la responsabilité sociale et éthique de votre organisation.

Des risques juridiques potentiels

Bien que le fair use soit reconnu aux États-Unis, la situation juridique diffère en Europe et en Suisse. Le droit d'auteur européen est généralement plus protecteur envers les créateurs, et plusieurs procédures judiciaires sont en cours pour clarifier ces questions.

Les risques pour les entreprises suisses incluent :

  • Non-conformité réglementaire : Le futur règlement européen sur l'IA pourrait imposer des obligations de transparence sur les données d'entraînement
  • Atteinte à la réputation : Être associé à des pratiques jugées contraires à l'éthique peut avoir des conséquences commerciales
  • Responsabilité indirecte : En utilisant des modèles entraînés de manière controversée, votre entreprise pourrait être considérée comme complice

Un patrimoine culturel en danger

Au-delà des aspects juridiques, c'est notre patrimoine culturel collectif qui est menacé. Les livres détruits après numérisation ne sont pas de simples données – ils représentent des décennies de connaissances, de littérature et de culture.

Pour les entreprises suisses engagées dans la préservation culturelle ou l'éducation, cette pratique pose un dilemme moral : contribuer à une IA performante au prix de la destruction du savoir imprimé ?

Quelles alternatives pour les entreprises responsables ?

Privilégier les modèles transparents

Heureusement, des alternatives existent. Plusieurs initiatives proposent des modèles d'IA entraînés avec des données ouvertes, documentées et éthiquement acquises :

  • Modèles open source : Des projets comme LLaMA (avec des données publiques) ou les modèles de la communauté open source offrent une transparence totale sur les données d'entraînement
  • Initiatives suisses : Le modèle Apertus, développé avec le soutien d'institutions suisses, vise à créer une alternative européenne souveraine et éthique
  • Données synthétiques : Certaines entreprises explorent l'entraînement avec des données générées artificiellement, évitant ainsi les questions de droit d'auteur

Exiger de la transparence auprès de vos fournisseurs

Lorsque vous sélectionnez une solution d'IA pour votre entreprise, posez des questions précises :

  1. Quelles sont les sources de données utilisées pour l'entraînement ?
  2. Votre entreprise respecte-t-elle le droit d'auteur européen et suisse ?
  3. Pouvez-vous fournir une documentation sur vos pratiques d'acquisition de données ?
  4. Quelles garanties offrez-vous en matière de conformité réglementaire ?

Un fournisseur sérieux devrait pouvoir répondre clairement à ces interrogations. Dans le cas contraire, c'est un signal d'alarme.

Participer à l'élaboration des normes

La Suisse dispose d'une opportunité unique : influencer les standards internationaux en matière d'IA éthique. Les entreprises suisses peuvent :

  • Rejoindre des initiatives sectorielles sur l'IA responsable
  • Participer aux consultations publiques sur la réglementation IA
  • Collaborer avec les institutions académiques (EPFL, ETH Zurich) sur des projets de recherche éthique

Conclusion : l'IA de demain se construit aujourd'hui

La révélation de ces pratiques d'achat et de destruction massive de livres nous invite à une réflexion plus large : quel type d'IA voulons-nous pour notre société ?

Pour les entreprises suisses, la réponse passe par des choix conscients :

  • Exiger de la transparence sur les données d'entraînement
  • Privilégier les modèles éthiques et conformes au droit européen
  • Soutenir les initiatives locales qui placent l'éthique au cœur de leur démarche

L'intelligence artificielle n'est pas une force inévitable – elle est façonnée par les décisions de ceux qui la développent et de ceux qui l'adoptent. En tant qu'acteurs économiques responsables, les entreprises suisses ont le pouvoir – et la responsabilité – d'orienter cette technologie vers un avenir qui préserve à la fois l'innovation et notre patrimoine culturel.

Chearn accompagne les entreprises suisses dans l'adoption responsable de l'IA. Nos formations vous aident à comprendre les enjeux éthiques, juridiques et techniques pour faire les bons choix. Contactez-nous pour en savoir plus sur notre offre de formation en intelligence artificielle.

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